



3ème Champion à l'honneur
1886 - 1894 Wilhelm STEINITZ Autriche
Né le 14 mai 1836 à Prague, Wilhelm Steinitz était issu d'un milieu pauvre. Ses parents, voyant dans la
profession de rabbin une situation sérieuse, lui firent étudier le Talmud au sein d'une institution juive de Prague.
Mais c'est en mathématiques que le jeune Wilhelm se montrait le plus doué, et il fut envoyé à l'Université de la capitale autrichienne. Mais le virus des échecs l'avait atteint, et au bout d'un
an sa décision était prise ; il tâcherait de faire carrière dans le jeu.
Financièrement, il n'avait qu'un moyen de s'en sortir. Il fallait trouver un mécène. Or, se faire remarquer par cet oiseau rare impliquait un jeu spectaculaire, brillant. Les parties de jeunesse
de Steinitz n'étaient donc pas originales pour l'époque : l'attaque, l'attaque, encore et toujours l'attaque.
Pourtant c'est à contre coeur qu'un esprit cartésien comme celui de Steinitz se lançait dans l'aventure des attaques spéculatives. Le besoin de rationaliser ce jeu se fit bientôt sentir. Ce «
besogneux des échecs » allait émettre des principes, des lois qui n'ont jamais été réfutés et qui lui valent le titre de père des échecs modernes. Il est l'équivalent de Newton en physique ou de
Freud en psychanalyse.
Ayant approfondi les thèses de Philidor relatives aux pions, il fut le premier à formuler des principes mettant en rapport le placement des pièces avec la structure des pions. Par exemple, le
blocage d'un pion isolé, ou, plus généralement la fixation d'une faiblesse de pion dans le camp ennemi. On lui doit également la notion de case forte, c'est-à-dire de case où l'on peut installer
une pièce sans que l'adversaire ne puisse la chasser au moyen d'un pion, ce qui est caractéristique de la case située devant un pion arriéré du camp adverse.
Enfin, la grande nouveauté introduite par les idées de Steinitz, fut l'importance matérielle d'un simple pion. Pour Steinitz, le gain d'un pion devait logiquement entraîner le gain de la partie.
Cette philosophie matérialiste allait s'accentuer tout au long de sa carrière, et il n'était pas rare qu'il prenne un pion « empoisonné », qu'il se cantonne ensuite en défense, qu'il s'accroche à
son butin, repousse l'attaque, et gagne en finale grâce au pion de plus. Ce goût de la défense frisa même la provocation à la fin de sa carrière ; il se donnait volontairement une position
restreinte et prenait un malin plaisir en se repliant comme un hérisson devant les vagues d'assaut.
Le public échiquéen ne prisait pas ce genre de jeu. Témoin Henry Bird qui résumait l'opinion de la masse des joueurs en déclarant : « Placez le contenu d'une boîte de jeu d'échecs dans un
chapeau, agitez vigoureusement, laissez tomber les pièces d'une hauteur d'un mètre sur l'échiquier, et vous aurez le style de Steinitz ».Il fallut attendre une trentaine d'années pour que le
bien-fondé de ses idées soit reconnu.
Encouragé par ce succès, Steinitz voulut viser plus haut et décida de participer au grand tournoi de Londres 1862, mais là, ce fut la douche froide. Il termina péniblement sixième. La victoire
revenait, mais ce, pour la dernière fois, à l'école romantique en la personne de son chef de file, le grand Adolf Anderssen.
N'avoir que huit points sur quatorze parties n'était pas pour satisfaire les ambitions de Steinitz, et il se remit à l'ouvrage, se jurant de prendre un jour sa revanche sur Anderssen et les
autres.
Steinitz, qui savait ce qu'il voulait, établit un tableau de marche en vue du titre suprême. La première étape serait un match avec le champion d'Italie Sérafino Dubois. Bien que la victoire lui
revint, le score fut étriqué : cinq victoires pour Steinitz, trois pour Dubois et deux matches nuls.
Après ce match, Steinitz s'installa à Londres où l'activité échiquéenne était à son maximum.
De nombreux témoignages et anecdotes diverses relatent les incidents que créaient son caractère.
Si, au club de Vienne, un amateur venait à prendre une moue interrogative au vu d'un coup qu'il venait de jouer, Steinitz répliquait froidement : « On dirait un singe qui examine une machine à
calculer ». En colère, il ne se contrôlait plus du tout, et il lui arriva plus d'une fois de frapper un adversaire.
L. Bachmann, dans son livre sur Steinitz, décrit son esprit de contradiction par une petite anecdote « Cet homme extraordinairement sensible était un admirateur inconditionnel de Mozart. Je lui
dis alors que je partageais son admiration, mais il se mit soudain à faire l'éloge de Wagner. Nous passâmes plusieurs soirées à débattre sur la musique de Wagner, sa beauté, sa mélodie, et si
celle de Mozart pouvait lui être comparée. En dépit de tous mes efforts, Steinitz s'obstinait en insistant sur la beauté de « Lohengrin », et en affirmant que la musique de Mozart était nettement
inférieure ».
Aux échecs cependant, l'esprit de contradiction est souvent fécond. C'est en contestant les
idées reçues que Steinitz a fait faire tant de progrès à la théorie échiquéenne. Il fut le premier à imaginer que l'on puisse jouer d'une manière négative, c'est-à-dire de
contrecarrer les intentions de l'adversaire avant même de songer soi-même à attaquer. Si cela peut sembler banal aujourd'hui, c'était inconcevable à l'époque.
Mais pour cette boule de nerfs aux insomnies fréquentes, la vie n'était pas toujours facile. Steinitz était parfaitement conscient de la fragilité de ses nerfs, et quelques crises l'incitèrent
même à se faire soigner. Il suivit des traitements hydrothérapiques, à base de bains froids.
L'agacement de ses contemporains était amplifié par son orgueil démesuré. On raconte que dans sa jeunesse, au club de Vienne, il jouait un jour contre un puissant banquier de la ville nommé
Epstein. Une dispute s'engagea à propos d'un coup. Epstein lui dit alors : « Comment osez-vous me parler ainsi ? Ne savez-vous pas qui je suis ? » Sur quoi Steinitz répliqua : « Oui, vous êtes
Epstein le financier. Mais ici, c'est moi qui suis Epstein » !
Enfin, pour rester dans les anecdotes, les « Cahiers de l'Echiquier Français » de 1925 relatent la suivante à propos des éventuelles tricheries possibles aux échecs. Steinitz était opposé à un
amateur pour jouer quelques parties légères. Pendant le jeu se produisait un phénomène bizarre son adversaire tendait le bras pour jouer une pièce, en 1'occurence un mauvais coup. Mais au dernier
moment, comme arrêtée par un signe des dieux, sa main était freinée, sa décision changée, et il effectuait un coup bien meilleur. Comme la scène se répétait plusieurs fois, Steinitz flaira la
machination, et il observa autour de la table. Un spectateur, assis bien sagement à côté de son adversaire, suivait attentivement la partie. Quand ce fut le tour de l'amateur de jouer, Steinitz
regarda discrètement et s'aperçut qu'avant qu'il n'ait eut le temps de jouer son mauvais coup, son « collègue » approchait son pied et administrait une légère pression sur celui de l'amateur.
Steinitz, qui possédait quand même un certain humour, comprit la réaction à adopter. A lui de jouer maintenant. Il fit volontairement la « grosse bourde » : il plaça carrément sa dame en prise.
Surpris, mais content de pouvoir enfin gagner une partie, l'amateur avança sa main. Mais, sous la table, le pied de Steinitz faisait son travail. On peut imaginer le regard interrogateur que
l'amateur a dû envoyer à son ami, et la gêne de celui-ci.
Un jeune homme de vingt-cinq ans, Emmanuel Lasker, allait lui ravir son titre. Sa victoire fut aussi nette que surprenante. Dix gains pour
Lasker, cinq pour Steinitz et quatre matches nuls.
Le vieux Steinitz n'y vit qu'un accident de parcours et demanda une revanche. Elle eut lieu deux ans plus tard, en 1896, à Moscou. Ce fut la catastrophe. Lasker le submergea, gagnant dix à
deux.
Steinitz fit une dépression nerveuse et dut passer plus d'un mois dans une maison de repos de Moscou.
Les premiers troubles mentaux firent leur apparition. Steinitz eut d'abord l'illusion de pouvoir téléphoner à son secrétaire sans l'aide d'aucun appareil. Il fit un
séjour dans un asile. Il se reprit, déclara qu'il était persécuté en tant que juif et que les médecins étaient bien plus fous que lui.
A plus de soixante ans, il se remit à l'ouvrage, multiplia les exhibitions, les parties à l'aveugle (il parvint même à jouer ainsi contre vingt-deux adversaires simultanément !), et tout cela
pour gagner l'argent suffisant pour vivre. Il traversa de nouveau l'Atlantique pour participer au tournoi de Londres 1899. Pour la première fois dé sa carrière il n'eut pas droit aux places
d'honneur (1er Lasker).
En 1900, il commença à croire qu'il pouvait émettre un courant électrique qui lui permettait de mouvoir les objets à distance, notamment les pièces d'échecs. Affirmant pouvoir téléphoner à Dieu,
il défia celui-ci dans un match en lui offrant l'avantage d'un pion.
A New-York, ses voisins racontent que tous les jours il passait une heure ou deux, pieds nus, à tourner en rond dans un terrain vague. Sans doute y puisait-il son courant dans la terre.
Ses amis se cotisèrent pour le sortir de la misère matérielle dans laquelle il se trouvait depuis quelques mois. Peine perdue. Steinitz s'éteignit le 12 août 1900.
Vingt-huit ans de suite champion du monde. Ce record de Wilhelm Steinitz n'est toujours pas battu.
Extraits tirés du livre "La fabuleuse histoire des champions d'echecs", Nicolas
Giffard